Lettre de Roger Orr

À tous mes amis, à mes frères, à mes sœurs, et à toutes les rivières,

Il est de mon devoir de vous envoyer à tous ce message. Il en est de mon devoir comme il devrait en être du devoir de tous. Nos rivières au Québec et dans le monde sont en danger! Les rivières sont les vaisseaux sanguins qui donnent la vie à toutes les espèces vivantes qui occupent cette terre. Sans elles, les chances de survie s’amoindrissent.

Il n’existe aucune raison pour Hydro-Québec d’harnacher plus de rivières sinon celle du gain personnel. Depuis des décennies, sinon des siècles, le Québec a le projet de se séparer du reste du Canada, et afin de pouvoir mettre en œuvre ce rêve, le Québec a besoin de ressources pour obtenir le financement nécessaire. Pour le gouvernement du Québec, le revenu le plus prospère serait la vente de l’électricité à d’autres pays, mais cela a un prix.

Nous, le peuple Cree de la Baie James du Québec, nous avons subi, de première main, les conséquences du harnachement des rivières qui nous entourent et qui ont assuré notre subsistance depuis des temps immémoriaux. Ces conséquences ne sont pas bonnes! Oui, nous avons été compensés pour les effets de cette exploitation, mais ce n’est pas une réponse, pas plus que cela ne justifie les impacts que cela a eu, non seulement sur la terre, mais également sur la population et le futur de notre peuple.

Le mot « compensation » lui-même confirme le fait qu’une faute a été commise et que ses conséquences s’en ressentent encore à ce jour. Lorsque l’on commet une faute envers quelqu’un, nous devons compenser la perte subie par cette personne. Aucun montant d’argent ne peut compenser la perte d’une rivière. Avec la perte d’une rivière, s’ensuit la perte des poissons et du gibier sauvage, la perte de la culture, la perte de la connexion à la terre, la perte de l’indépendance, la perte de la fierté, la perte d’une structure sociale efficace, la perte de la responsabilité personnelle, la perte du sens et du but dans la vie et la société, la perte de la liberté, et la liste pourrait être longue. Ce phénomène est appelé l’« anomie ». Une société industrielle qui impose ses moyens industriels à une société qui est profondément intégrée dans sa culture a un impact dévastateur en raison des changements sociaux qui prennent place durant cette période. L’anomie survient, comme le sociologue Émile Durkheim le décrit, et c’est ce qui est en train de se passer en ce moment dans notre société Cree. Souvenez-vous du mot « anomie » et étudiez son sens.

S’il vous plaît, ne laissez pas vos yeux vous tromper. Oui, nous, en tant que Cree, nous avons des véhicules, des entités et des édifices magnifiques, une richesse matérielle et de copieuses compensations, et oui, il existe une minorité de gens Cree qui travaillent sur des sites de construction, mais ce que nous n’avons pas est l’esprit d’indépendance qui amène la véritable santé et prospérité à une nation. Ce dont les Premières Nations à travers le Canada ont réellement besoin. Plus nous signons d’accords, plus nous renonçons à nos droits et à l’influence qui nous permettrait de ternir tête en ayant des arguments ayant un réel fondement. Signer un accord est seulement une excuse pour les promoteurs de projet de se laver les mains de toute responsabilité liée à la souffrance provenant de l’anomie qui se produit au sein du peuple. En résumé, signer afin de recevoir des compensations justifie en théorie leur propre profit au détriment des rivières, des animaux et du peuple. Ils gagnent et nous sommes eus. La souffrance continue. Nous, les Cree, sommes les témoins de ce phénomène.

Toutes les rivières du Québec sont assiégées par Hydro-Québec. Ces rivières ont besoin de s’écouler pour nos futures générations. Ce sont les véritables génitrices et nous ne devons pas l’oublier. Nous, en tant qu’enfants de la terre, devons nous unir pour protéger ce qu’il reste de nos forêts et de nos rivières virginales. Nous, en tant que peuple, devons nous unir afin de chercher des alternatives et d’investir dans ce qui a du sens aujourd’hui. Plus de sens pour ce dont nos enfants nous remercierons, c’est le fait de protéger notre essence qui leur assurera la vie pour toujours.

Si nous pouvons aller sur Mars, alors nous pouvons trouver des alternatives au harnachement de nos rivières. Pourquoi ne le faisons-nous pas? Sommes-nous en train de sacrifier ceux de demain pour nos « moi » égoïstes d’aujourd’hui ?

Devons-nous fouler aux pieds une autre société avec nos croyances et nos manières de faire afin de devenir dominateurs, afin d’avoir accès à la générosité que la terre a à nous offrir pour nous-mêmes, ou devons-nous montrer du respect à ceux qui étaient là avant nous et qui ont travaillé ensemble en harmonie sans aucune dominance ni intention cachée conduisant encore à l’auto-dominance. Comme le célèbre auteur Farley Mowatt le dit, la colonisation est encore en cours, mais sous une « autre forme plus subtile ». Farley se réfère à ces traités et à ces accords qui sont signés par les gouvernements et les peuples des Premières Nations à travers le Canada aujourd’hui. Les gouvernements deviennent de plus en plus intelligents avec leurs tactiques; au lieu d’utiliser des pistolets pour dominer, l’argent est l’arme et le loup le distribue déguisé en agneau. Ceci pourrait-il être la vérité?

Le jour « J » est aujourd’hui. Nous sommes dans une ère de vérité, et nous avons aujourd’hui la volonté de le dire et de l’accepter. Ce cadeau peut être utilisé à notre avantage en bénéficiant à tous les gens ici au Québec. En fin de compte, le plus haut temple qui tiendra encore debout sera le temple des Créations de Dieu. Si le Québec protège ses rivières, ses forêts, ses animaux et son peuple, ce que nous aurons alors préservé, en bout de ligne, fera l’envie de tous.

Merci beaucoup de prendre le temps d’écouter notre message. Vous êtes tous des gens merveilleux.

Du fond du cœur.

Roger Orr, résident Cree de la Baie James et votre ami à tous

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